Le journal de l'écrivain , le 25 avril . Pour Libération .



                                                          Pour Libération

                                          Autant de sagesse , autant de rébellion


Samedi

         Au siège de l’association Paris Sarajevo on dresse un tableau des villes broyées de Bosnie, partagées en clans, ethnies, obédiences inconciliables. Le Centre André Malraux songe à l’opportunité d’un regard de jardinier sur les paysages défaits de Stolac, paysages mentaux, interstices d’où émergent les friches, jardins abandonnés, possibles plages de contact entre les demeures offensées. Faut-il dresser un herbier de la guerre ou inviter la nature à dessiner seule, par son indomptable pouvoir, un territoire de réconciliation ? J’irai en août. D’ici là je trouverai bien une flore dalmate, un précis des Balkans, quelque ouvrage savant, rédigé en toute sérénité  par un naturaliste hors conflit, installé dans la bulle magique,  intemporelle, de la science .Je quitte la rue de Saintonge avec un album de Bilal dédicacé  : un trait unique – prodige d’expression – une tête de félin gueule ouverte. Un puma ? Je me suis demandé combien d’années pour ce trait d’une seconde. 
         Crest, Drôme. Lecture publique à l’Espace Liberté où l’artiste et poète Caroline Sagot-Duvauroux me présente. Elle interroge la langue écrite, évoque les scansions et  la musique des textes. Elle va au fond  des mots. Il y a du monde, on rajoute des chaises. Je lis des extraits du  «  Salon des berces », dernier ouvrage. A la fin on parle. Des belles choses et du temps mauvais. Surtout du temps mauvais. Comment conjurer l’étroitesse du  quotidien, l’injure faite à l’esprit, donc à l’humain, par une autre vision du monde ? On parle de nos dirigeants autistes arc-boutés aux convictions de l’économie capitale, celle qui nous détruit.  Ce soir sous les voûtes blanchies à la chaux de l’Espace Liberté : autant de sagesse, autant de rébellion.

Dimanche
          Un rosier de Banks retombe jusqu’au bas des murailles parmi les lierres et d’autres lianes. Partout des herbes fleuries,fragiles , emmêlées . En cette saison, dit Michel, j’interdis le jardin. Sauf aux poètes et aux chiens. Je veux bien être un chien. On est plus près des fleurs.                 
          Seize heures, Sérignan du Comtat, le village de Fabre. Quel autre banquier que l’humaniste Albert Khan garderait auprès de lui, en guise de chevet, les « Souvenirs entomologiques » du grand naturaliste ?  Et d’ailleurs, en ces temps de com - com à tout va, com partout, com point, – qui se soucie des insectes, clef du Jardin Planétaire , maillon des chaînes fragiles dont nous sommes les ultimes prédateurs ? Il est question de parler, faire de la com , grenelliser l’écologie , lui voler son vocabulaire et se lancer dans le green business au nom du développement durable , donc du développement . Je refuse l’interview d’une journaliste censée faire mon portrait pour le glisser dans la liste d’un Who’s who du développement durable ! Tout es durable désormais : la dame devant moi dans le train qui dure ; et son sac et sas gants et sa permanente . Elle est frisée à vie .  Pendant que la com s’amuse à ne surtout parler de rien les médias et les politiques de tous bords s’enlisent dans de futiles commentaires sur les écarts de langage d’un dirigeant énervé dont on devrait , depuis longtemps , cesser d’attendre une quelconque lumière . Sommes nous riches au point de perdre notre parole en d’inutiles et luxueuses querelles tandis que d’autres meurent de faim ?
           Mon heure de retard-sncf ne décourage pas les assistants  venus à la conférence . Cette attention protée au Jardin Planétaire : mélange d’ inquiétude et d’ accords heureux ? Ce soir encore dans la salle : autant de sagesse, autant de rébellion.

Lundi

           Huit heures dont cinq de retard-sncf pour rejoindre la Creuse, région dé-désservie par  le service public entièrement consacré au  coûteux tégévé. Le Comité de Défense de la gare de Saint Sébastien  lutte depuis près de 15 années pour que les trains continuent de s’arrêter en campagne, là où, précisément, on a besoin d’eux. Les autorités rétives n’ont cessé de dégrader le système afin de le rendre dissuasif. Politique du tout-voiture, qu’il faut relancer dit-on en haut lieu - afin de consommer l’agrocarburant produit à grand frais au nom du développement durable : gabegie économique, non-sens écologique, désastre humain sur la planète. Quand il le faut on se met sur les rails. Ici aussi : sagesse et rébellion.
          Saint Sébastien toujours : menace d’installation d’une usine destinée à produire de l’électricité à partir du gaz- énergie fossile , pollution , peu d’emplois - sans concertation avec la population .Où est la transparence ? Les techniques de piégeage, bien rôdés par les pourvoyeurs de forfaits à la « conso »vont désormais se reporter sur les fournisseurs privés d’énergie. Sur mon toit les panneaux solaires installés depuis trois ans produisent l’électricité gratuite suffisante à mon usage. Même en Creuse il y a du soleil.A Chamsanglard et Jouillat un monstrueux projet de remembrement prévoit de réunir 2 500 hectares, détruire 42,8 km de haie pour en replanter 7 et recalibrer un ruisseau. Ceci au  supposé bénéfice de 20 exploitants agricoles sous les auspices d’un Conseil Général peu convaincu mais laissant faire. Comment un projet archaïque, dispendieux et écologiquement catastrophique peut-il encore voir le jour en France sans la moindre opposition ? S’agit-il de l’issue  d’un dossier obsolète ou bien d’une conséquence logique du Grenelle : un peu plus d’agrocarburant ? Les creusois vont-ils sortir avec les fourches pour chasser les inconséquents de leurs terres, certes pauvres, mais encore fertiles ?

Mardi

          Au jardin, les vraies urgences :semer la diversité. Multiplier autant qu’il est possible les variétés ne figurant pas au catalogue, donc hors la loi, et les redistribuer dans la plus grande gratuité en attendant l’interdiction de faire son jardin. Aux USA Monsanto propose une loi interdisant les potagers. Il va falloir discuter avec la Maison Blanche qui vient d’en créer un. Faire son purin d’orties ou de consoude, user du bien commun avant qu’il ne soit entièrement marchandisé . A Bègles, invité par Noël Mamère , nous avons inauguré des Jardins partagés semés à l’aide de graines issues de la diversité en péril – en accord avec le Mouvement des Semeurs Volontaires -  et que nous , citoyens du jardin planétaire, avons mission de conserver pour le bien de tous . Objectif : préserver les souches capables de régler les questions d’autosuffisance en des régions où les sols et les climats ne permettent la venue des plantes officielles qu’à coups d’engrais massifs et de pesticides destructeurs au seul bénéfice des multinationales de l’agrochimie. La dernière innovation, le  Cruiser, remplaçe l’inadmissible  Gaucho  destructeur d’abeilles ; il s’avère plus néfaste encore, continuant de manifester  sa toxicité à  très haute dilution. Quel mauvais jardinier se mêle de gérer le territoire en semblant ignorer qu’il est habité par des humains, des animaux, des plantes dont  la  disparition entraîne fatalement la disparition du jardinier lui-même ?

Mercredi
           De tous les pays où je voyage la France est le seul qui accueille les visiteurs avec les armes. Tel est le spectacle de la gare d’Austerlitz où je passe pour me rendre vers le nord. Paris résonne de sirènes. Et bientôt du cri des manifestants. Ils seront encerclés, soyons sûrs, de surveillants armés, encagoulés, eux, comme s’ils avaient, par avance, quelque chose à se reprocher .Quelle loi à venir pour les cagoules et les pirates ? Pour quels pirates ? Ceux qui se servent d’une création en la copiant sur le net ou ceux qui veulent à tout prix tirer parti des copies alors que l’œuvre, à sa fabrication ,a déjà été payée ? Nous ne sommes pas propriétaires des paysages sur lesquels se posent le regard des autres. Je suis pour le copyleft.
Jeudi
          Soleil à Maubeuge. Les dégâts de la tornade d’août justifient un projet sur les bastions Vauban. Au parc zoologique  quelques animaux rares, brillants de poils et fiers d’allure, manquent de place. Un loup attire mon attention. Elégant, inquiet, fin de museau, les oreilles dressées comme celles des fennecs, on le dit timide et végétarien. Nous ferons un jardin pour le loup à crinière de Patagonie. Voilà enfin un vrai sujet. Ce parc ne sera pas coté en bourse comme Paradisio de Belgique .Ici on attend que la Bourse meurt de l’intérieur, par implosion. Sagesse et rébellion.

Vendredi
        United Airlines fera payer double tarif aux obèses. Fabriquer les malades puis les taxer, voilà une idée : le capital se refait une santé. Il persiste à son travail de destruction. Seuls les ignorants parlent de la crise. Les autres la fabriquent pour s’adonner à l’aise au jeu des plans sociaux et des parachutes dorés. Dexia cyniquement s’amuse .Le bruit que j’entends là, venant des parcelles atomisées de la rébellion - isolées, désormais réunies en une voie lactée - ce corps désormais constitué s’avance, oui c’est bien l’insurrection qui vient. Merci Julien .   

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Ville de résistance : Mouans-Sartoux



Suivant une politique écologique et sociale équilibrée la Ville de Mouans-Sartoux , dotée d'une équipe municipale exceptionnelle , fait la démonstration qu'il est possible de développer en France un mode de vie harmonisé autour d'un coeur de ville habité (et non muséifié). Où cohabitent tous les représentants de la société sans que l'un d'eux soit rejeté , où la culture , à travers différentes manifestations telles que le festival du livre , répond à une haute exigence en demeurant accessible et partagée , où tout n'est pas donné à la seule voiture , où le service public semble encore signifier quelque chose (une ligne ferrée a été remise en circulation) , où la gestion de l'eau , retirée aux grands groupes , procède d'une économie intelligente etc...

Je suis honoré d'avoir été invité à participer à la réhabilitation du parc du chateau, devenu centre d'exposition dédié à l'Art Concret , lieu de manifestation et d'accueil , espace public privilégié en centre ville .

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Les jardins de résistance



Deux projets actuels se rapportent à l'esprit de résistance en accord avec les dispositions du jardin planétaire .

Le premier , réalisé , répond à une commande artistique pour la biennale d'art contemporain de Melle (Deux-Sèvres) . Inauguré le 23 juin , ce jardin , prévu pour être durable , se compose d'un jardin d'eau - micro-lagunage faisant référence à la nécessité de traiter les eaux polluées de cette région et d'instruire un programme de gestion agricole respectueux de l'environnement -et d'un jardin d'orties à proprement dit . Celui-ci , taillé dans une plage existante d'Urtica dioïca , comprend une plateforme et un bassin où l'on peut réaliser le purin d'orties . Le purin , distribué gratuitement est utilisé en jardinage biologique pour renforcer l'immunité des végétaux , éviter les traitements et les pesticides . Interdit par une loi inique dite" d'orientation agricole" - en réalité une loi de confiscation du bien commun - le purin est classé parmi les produits "non homologués" c'est à dire privés de libre circulation , de commerce et de publicité . Il en va ainsi de tous les produits annexes , en majorité d'origine artisanale et biologique . Un amendement voté en décembre 2006 est censé lever les interdits . En juillet 2007 aucun décret d'application de cet amendement ne voit encore le jour .

Le second est à l'état d'étude . Il répond à une demande de Renato Soru , président de région en Sardaigne , gouverneur de Cagliari . Soru décide de faire appliquer une récente loi de protection des sites historiques (2004) encore jamais utilisée en Italie . Il fait arréter les travaux entrepris au bénéfice des promoteurs immobiliers et des propriétaires , nous demande un projet suite à la lecture du Manifeste du Tiers Paysage traduit en italien .
La transformation en parc de la colline de Tuvixedu à Cagliari correspond à un projet de déprivatisation d'une ampleur exceptionnelle en Europe . Il annonce une politique novatrice complètement à l'opposé des politiques actuellement pratiquées en France et ailleurs en occident où le système de privatisation est considéré comme seule issue à la crise économique , la notion même de crise ne pouvant concerner aux yeux de certains que les problèmes stricts de l'économie .

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COMMUNIQUE

Par son vote du 6 mai 2007 la France a choisi le projet qui nous engage tous dans la mécanique de destruction de la planète :

-où la santé des entreprises prime sur la santé des individus.

-où la population assujettie à la Bourse règle son action sur les fluctuations du marché.

-où le CO2, coté en Bourse par le biais des droits à polluer, devient une valeur sûre.

-où la pollution en général est une monnaie d’échange.

-où le développement durable sert de caution aux pratiques non écologiques.

-où l'on instaure le biocarburant issu de cultures dévastatrices, exigeantes en intrants polluants, constituées de plantes manipulées génétiquement, excluant la diversité de territoires immenses et monotones, en laissant entendre qu'il s'agit d'actions respectueuses de l'environnement.

-où la question du transport et de ses pollutions n'est pas remise en cause.

-où l'option déterministe du dirigeant le plus en vue de ce nouveau gouvernement conduit à une discrimination systématique ne laissant émerger que les disciples performants de l'Ordre Marchand.

-où le racisme de société devient une règle discriminatoire ordinaire.

-où la peur instituée renforce la puissance des gardiens de l'Ordre.

-où la France perd son existence, devient une étoile supplémentaire sur le drapeau étatsunien tandis que disparaît une étoile sur le drapeau de l'Europe.


Le Jardin Planétaire, pays sans frontière et sans drapeau, sans nécessité de guerre, armé de la seule volonté des passagers de la Terre, se présente comme un projet général intéressant le jardin dans sa plus modeste comme dans sa plus vaste dimension, couvrant l'espace urbain comme l'espace rural, interpellant le politique dans sa fonction la plus modeste ou la plus étendue. Il sollicite l'ensemble des acteurs de la société sur le rôle de chacun pour :

-exploiter la diversité sans la détruire.

-donner à tous les êtres une chance d'avenir selon un processus non discriminatoire de l'évolution, non déterministe et non arbitrairement sélectif.

-engager une politique de non accumulation de biens surnuméraires et polluants.

-développer les énergies douces et autonomes.

-élaborer une mondialisation nouvelle non inféodée à l'Ordre Marchand.

-créer un réseau de projets locaux éclairés par une vision élargie et tolérante où les constituants naturels et culturels issus du brassage planétaire dictent les règles d'une économie locale.

-instruire une exploitation biologique du sol, favoriser les complexes écologiques industriels de recyclage de l'énergie.

-développer des pratiques visant à maintenir ou renforcer la qualité biologique des substrats : eau, air, sols.

-en toutes circonstances favoriser l'invention de la vie, l'expression de sa diversité.

-envisager le développement imprédictible du Jardin comme une possible source de renouvellement et chaque jour s'en étonner.

Considérant le Jardin Planétaire comme l'essentiel de mes préoccupations, considérant que les actions nécessaires à son émergence ne trouvent aucune chance d’expression dans le projet de société choisi par la France le 6 mai 2007, refusant de porter ma caution aux agissements du gouvernement en place, je décide d’orienter mes interventions, mes efforts et toute mon énergie à la mise à bien du projet Jardin Planétaire, là où en toutes circonstances il est possible de développer un projet utile à l'humanité et non dirigée contre elle .
En conséquence j'annule la totalité des engagements pris auprès des services publics et privés sur le territoire français à l'exception des instances officielles ou non officielles où, de façon avérée, s'établit la résistance .

Gilles Clément

La Vallée le 7 mai 2007

RESISTANCE: espace partagé par un ensemble volontaire où se rejoignent et s'organisent les tenants d'un projet politique et social. La résistance fonde les bases d'une histoire à venir où se joue l'équilibre des sociétés humaines et des milieux dans lesquels elle évolue et dont elle tire constamment parti. Pour les êtres rejetés dans l'ombre elle offre une plage de lumière, une perspective, un territoire mental d'espérance.

Le Rayol le 9 mai 2007

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