Hommes et plantes – Automne 1999 n° 31 - Revue du CCVS

"Tableau d'une exposition" par Gilles Clément

L'exposition de la Villette, proposée comme projet politique, trouve son origine dans une réflexion globale sur le jardin regardé comme index planétaire. Cette approche donna lieu(1) à un article ayant pour titre "Satellite et sécateur" [1], allusion aux outils d'échelles extrêmes à disposition du jardinier aujourd'hui (colloque Riena, La Rochelle). Un autre article, plus détaillé, parut à la demande de Danielle Routabule, paysagiste enseignante à l'université de Montréal [2]. A partir de cette époque, la planète regardée comme jardin, devint pour moi un sujet de réflexion à part entière. Le constat d'anthropisation, le brassage planétaire des flores et des faunes, semblaient redessiner la carte du vivant sur les versants climatiques d'un jardin devenu immense. Le constat d'une "finitude écologique" révélée par la science, achevait de rapprocher planète et jardin : terme d'origine germanique, Garten (enclos). Les limites de la biosphère apparaissaient désormais comme celles du jardin. Le nouvel enclos accueillait le tout du vivant connu et, d'une certaine façon, le protégeait. Du moins était - il censé le faire. Brusquement, les gardiens de l'enclos, l'humanité, devenaient responsables de la pérennité du vivant. La question se posait ainsi : si la Terre est un jardin, quels en sont les jardiniers ? Avec Augustin Berque [3], nous avons discuté brièvement cette hypothèse sans prendre le temps d'en développer toutes les ramifications. Les Contributions à l'étude du jardin planétaire [4] paraissent à la demande de Jean – Pierre Rehm, enseignant à l'école des Beaux – Arts de Valence, faisant état d'un courrier à Augustin sur la diversité et sa mise en péril, auquel s'ajoutait un chapitre sur le feu, préparatifs d'un ouvrage plus complet sur cette question : Thomas et le voyageur [5], esquisse du jardin planétaire. L'été suivant cette parution, Bernard Latarjet, président de la Grande Halle et du parc de la Villette, me demanda de réfléchir à une exposition sur ce thème. Entre – temps, Gérard Paquet, qui dirigeait encore Châteauvallon, cherchait un sujet pour ouvrir le troisième volet culturel du Centre (après le théâtre de la danse et celui de la scène, il y aurait celui de la nature). L'hypothèse jardin planétaire, dans la lignée d'un précédent colloque sur l'utopie réaliste, lui parut convainquante. Les actes furent publiés un an plus tard6, en plein dans la crise qui opposait le Centre culturel au Front national toulonnais... Par ailleurs, dans le cadre de Prospective 2100, organisme en quête de projets pour une gestion écologique raisonnée, Thierry Gaudin, son fondateur, organisa un symposium fin mars 1999 à Chambéry. Abordé sous l'angle rigoureux des initiatives scientifiques, ce colloque traita des propositions et les réflexions innovantes pour un futur proche. Comme on le voit, la "mise en consistance" du jardin planétaire, prélude à l'exposition, se déroula sur un temps bien supérieur à celui de l'élaboration de son scénario : environ dix années.

L'exposition

Le scénario fut discuté autour d'une table de la Folie n° 6, à la Villette, où siégeaient : Monique Mosser, historienne, chercheur au CNRS, qui intégra la liste des conseillers scientifiques en compagnie de Paul Caro (Cité des sciences), Yves – Marie Allain (Service des cultures au MNHN) François Macquart – Moulin, responsable scientifique au domaine du Rayol, Bruno Wrilinck, géographe spécialiste de la tectonique des plaques. Catherine Mariette, documentaliste, se lança dans une vaste recherche dont l'exposition montre une version décantée. Yolande Bacot, directrice des expositions, partagea, tout au long de l'étude, une part du commissariat qui m'était attribuée. Le scénographe, Raymond Sarti, choisi pour « mettre en espace » (selon ses propres termes), le concept de l'exposition, travailla au projet dès janvier 1998, et se surpassa pour y parvenir avec succès. La collaboration de l'artiste de la lumière, M. - Ch. Soma et de l'artiste du son, Knud Vicktor, achevèrent de transformer la scénographie en une oeuvre complète. La réalisation du jardin – et son évolution au fur et à mesure de l'avancement des études - , furent confiées à Christophe Ponceau, dont la scénographie à l'espace Electra [7] avait été remarquée. Il exerça, ici, son talent silencieux, sa constance, sa bonne humeur. Pour ceux qui n'auraient pas l'occasion de visiter l'exposition, il faut imaginer une promenade dans un jardin dessiné par les bambous, les chênes verts, les pins, les lauriers du Portugal et quelques autres plantes assez persistantes pour tenir jusqu'en janvier. A ma connaissance, jamais un chantier ne s'est déroulé dans d'aussi heureuses conditions. Cela tient à la compétence et à l'élégance d'esprit de tous les intervenants de cette exposition, qu'il s'agisse des permanents de la Villette ou des intermittents.


Trois parties composent le parcours

Le jardin des connaissances : un état de la Planète observé au prisme de la diversité.
L'enclos du jardinier : un lieu de méditation.
Le jardin des expériences : un champ d'actions possibles.


Le jardin des connaissances

Il aborde la diversité du vivant par l'endémisme, en insistant sur le rôle historique de l'isolement géographique des espèces entre elles. Le jardin cadencé présente les invités de l'endémisme, en les isolant dans des niches séparées par des colonnes d'ifs. Au contraire dans l'espace suivant, plantes et objets s'entrecroisent pour exprimer l'idée du brassage : situation actuelle sur la planète, plantes, animaux, humains se rencontrent, s'hybrident, définissant les nouvelles conditions du "jardinage". Plus loin, la tourbière et les rizières offrent l'image des paysages organisés par la nature et ceux qui le sont par l'homme, tous brassages confondus. Bien sûr, l'organisation "naturelle" d'une exposition à l'intérieur d'un bâtiment peut laisser rêveur. Grâce à la sensibilité et à la rigueur d'E. Goulouzeuse, paysagiste à l'ONF, et au soutien de l'Office, la tourbière de la Villette, piquée de Saracenia, ne se défend pas trop mal. A partir de ce lieu, où s'assemblent nature et culture, les chemins bifurquent autour de l'ENCLOS DU JARDINIER, lieu de méditation et de silence. On peut y voir, dominant un tapis de mousses argentées, la Terre à distance, comme un navigateur de l'espace.


Le jardin des expériences

Distribué en 10 établis autour d'une prairie de graminés, il gagne la colline plantée, point haut du parcours avec l'accès aux loggias, librairie et restaurant, sous des oliviers. Chaque établi présente une catégorie possible de gestion planétaire. De "Ne pas blesser la Terre" à "Construire la maison de l'homme", en passant par "Accueillir les alliés du jardinier", ou "Savoir utiliser l'eau", les expériences montrent que la pensée du jardin planétaire est bien globale, mais que la manière d'y intervenir, chaque résolution, est toujours locale.

A la librairie, se trouvent le catalogue, les ouvrages en rapport avec l'exposition, et un nombre réduit de "produits dérivés", dont Raoul, la taupe, jardinier planétaire, symbole d'un jardinage à venir. Sa philosophie s'écrit simplement : faire le plus possible avec, le moins possible contre la nature.


1 – Espace pour demain, 1990. 2 – Trames, Montréal, 1992. 3 – Art et nature, Mirmande (Régis Debray), juin 1993. 4 – Erba Valença, mai 1994. 5 – Thomas et le voyageur. Essai fiction, Albin Michel, avril 1997. 6 – Avec Claude Eveno. Ed. de l'Aube, septembre 1997 (collectif). 7 – Une école buissonière. Fondation EDF. Hazan, 1996.


LE JARDIN DES CONNAISSANCES



L'endémisme

Chacune de ces espèces appartient à une région du monde et seulement à celle – ci. Cela caractérise l'endémisme.
La diversité des êtres endémiques correspond à la diversité des isolements géographiques.
La dérive des continents a contribué à l'accroissement du nombre d'espèces endémiques sur la planète, ainsi que la fragmentation des biotopes par les reliefs et les mers.

1 – Dragonnier des Canaries. Dracaena draco, Tenerife
2 – King Protea du Cap. Protea cynaroides.
3 – Welwitschia mirabilis et sa fructification (Namib).
4 – Arbre bouteille du désert du Namib.


Le brassage

Le vent, les courants, les animaux transportent les graines, les font voyager et ce depuis la nuit des temps.
L'homme, grand voyageur, accélère ces mouvements et met en présence des êtres originairement isolés sur la planète.
Ce brassage planétaire met en péril la diversité en même temps qu'il crée des situations nouvelles et des êtres nouveaux.

5 – Graines anémochores (transportées par le vent). Brassage naturel.
6 – Jardin des Pamplemousses à l'île Maurice.
7 – Jardin Majorelle à Marrakech.
8 – Capucines du Mexique sur un tapis de Muelenbeckia néozélandais en Nouvelle – Zélande. Brassage naturel.
9 – Le botaniste Banks découvre et décrit de nombreuses espèces d'Australie dont les buissons qui portent aujourd'hui son nom : Banksia.
10 – Le paysagiste artiste Burle – Marx, grand découvreur de la flore ornementale brésilienne.

LE JARDIN DES CONNAISSANCES


L'assemblage


La tourbière, assemblage naturel d'espèces inféodées aux milieux humides où se rencontrent – tous brassages confondus – des plantes carnivores d'origines parfois très éloignées : Brosera d'Europe et Saracinia d'Amérique.

L'assemblage "artficiel" concerne les cultures et détermine l'ensemble des paysages non – urbains organisés par l'homme. Parmi ceux – ci, la rizière occupe une place fondamentale dans l'économie vivrière mondiale et crée un paysage spécifique dont la précision s'apparente au jardinage.


L'ENCLOS DU JARDINIER


La planète bleue vue à distance : complexe vivant unique et singulier dont les grands secteurs climatiques se distribuent sur l'ensemble des continents (biomes). Le continent théorique traduit une réalité biologique : la remise en contact "virtuelle" des continents par le brassage planétaire des êtres vivants dont l'homme accélère le processus. Si les espèces non humaines se regroupent en biomes (selon leurs compatibilités de vie), l'homme, au contraire, se développe sur l'ensemble des biomes planétaires grâce à une amplitude biologique accrue par artifice : habitats, vêtements, etc.

LE JARDIN DES EXPERIENCES


Ne pas blesser la Terre

En piégeant les glossines (mouches Tsé – Tsé) dont l'habitat est repéré par satellite, on évite l'épandage inconsidéré de pesticides.

Accueillir les alliés du jardinier
On peut considérer la taupe, le ver de terre ou la coccinelle comme des alliés du jardinier. Au même titre que le feu, moyen naturel de maintenance d'une diversité biologique des pyro – paysages ; mais aussi le Radeau des cimes, moyen technologique pour aborder un "jardinage" de la canopée.

Favoriser l'échange entre les êtres vivants
La diversité entretenue par un milieu aussi simple qu'une haie permet d'accueillir des animaux dont l'interdépendance équilibre "naturellement" l 'écosystème.

Savoir ménager l'eau
La qualité et l'usage de l'eau, question majeure du siècle à venir, dépend de la conscience du jardinier – le passager de la Terre – face à cet élément biologique fondamental. Le filet à nuages de Chugungo dans le désert d'Atacama au Chili – directement construit sur les règles de la nature (biologique) – permet d'alimenter un village côtier.

Le maintien de la qualité biologique des mangroves, des fleuves, des océans permet de sauvegarder les espèces dépendantes. Les efforts de dépollution du Rhin et de la Tamise ont permis aux saumons, depuis longtemps disparus, de remonter leur cours comme autrefois.

Construire la maison de l'homme
Les villes accueillent plus de la moitié de la population planétaire. Dans les favellas de Curitiba au Brésil, l'organisation du Troc Vert permet aux habitants d'échanger leurs déchets recyclables, accumulés tous les quinze jours – contre un poids égal de légumes frais. Le recyclage est une préoccupation ordinaire du jardinier (compost). On peut considérer Jaime Lerner, maire de cette ville de plus de 2 millions d'habitants, comme un jardin planétaire.

Sauvegarder l'enclos du jardinier

Le développement progressif d'énergies renouvelables au détriment des énergies fossiles à rejets carbonés permet le maintien des qualités biologiques de l'air et retarde le réchauffement de la planète par effet de serre.

Soigner la Terre
De nombreuses espèces parmi lesquelles les crucifères : alysse, thlaspi, corbeille d'argent et d'autres comme le thym, accumulent des métaux lourds et contribuent largement à la dépollution des friches industrielles.


Donner sa part à la nature

Toutes les mesures prises par l'ensemble des organismes chargés de la protection des sites majeurs montrent que la reconquête du vivant (avec sa diversité d'origine), sur un site gravement endommagé, est possible. La pointe du Raz, avant et après. Conservatoire du Littoral.

Produire sans épuiser
L'agriculture de précision permet d'adapter les traitements aux stricts besoins de la plante et de réduire notablement les consommations d'eau ou de produits chimiques ainsi que les pollutions qui en résultent. Elle doit être associée à une stratégie de lutte biologique : maintien ou encouragement de la présence des prédateurs naturels des parasites des cultures.

L'EXPOSITION

1 – Les malles des voyageurs botanistes et leurs trésors. Brassage culturel.
2 – La tourbière. Assemblage naturel.
3 – Le « toit » du jardin vu depuis l'espace de réception.
4 – Un enfant écoute l'escargot qui mange une salade.
5 – Un invité de l'endémisme, le Black – Boy (Xanthorrea pressii) d'Australie.
6 – Sur les tables du jardin des expériences, un outil du jardinage signale le thème abordé.


1- Au – delà de l'enclos du jardinier, l'île en colline reçoit en vraie grandeur certaines des expériences annoncées sur les tables.
2 – La rizière, emblème des paysages réglés par l'homme sur terre. Assemblage culturel.
3 – Le jardin du feu. Les pyrophytes passives (chênes liège et black – boys) repartent après le feu. D'autres espèces voient la dormance de leurs graines levées par le feu (pyrophytes actives). Il a fallu passer les semences des cistes à la poële pour obtenir une germination à la Grande Halle.
4 – La serre du semis – direct. Ne pas labourer, ne pas « blesser » la terre. Expériences menées par le Cirad au Brésil sur plusieurs milliers d'hectares.
5 – La fin du parcours de l'exposition où il est dit que le jardin peut être lu comme un "territoire mental d'expérience".